Musique
Composer avec le silence des montagnes
Le pianiste neuchâtelois raconte comment il écoute un lieu avant d’y faire naître une mélodie.

Dans le parcours d’un pianiste et compositeur, le silence n’est pas seulement l’espace qui sépare deux notes. Il peut devenir une matière d’écoute, une discipline et parfois même une forme de dialogue. Depuis Neuchâtel, entre la présence du lac et la proximité des montagnes, cette relation au silence accompagne une pratique musicale attentive aux nuances, aux respirations et aux sons qui entourent l’instrument.
Dans cet entretien, le musicien évoque le travail quotidien, la place de l’improvisation et la rencontre entre l’écriture classique et les sonorités contemporaines. Il parle aussi de transmission, un geste qui ne consiste pas uniquement à communiquer une technique, mais à apprendre à regarder, écouter et rester disponible.
Écouter avant de jouer
Le silence des montagnes ne signifie pas une absence totale de sons. Il est traversé par le vent, les pas, les oiseaux, les variations de la lumière et les bruits lointains de la vie quotidienne. Pour un musicien, cette écoute élargie modifie la manière d’aborder le piano. Avant de chercher une phrase ou un accord, il faut prêter attention à la durée, au poids du geste et à la résonance laissée dans la pièce.
Cette attention transforme également le rapport à la vitesse. Jouer plus lentement ne revient pas à appauvrir la musique. Cela permet au contraire de percevoir les passages entre les sons, les silences qui les préparent et ceux qui leur succèdent. La musique apparaît alors comme un mouvement continu, dont les pauses font partie intégrante.
Le silence n’interrompt pas nécessairement la musique. Il peut en prolonger la pensée.
La discipline du quotidien
La pratique d’un instrument repose sur une régularité moins visible que le concert. Elle se compose de reprises, d’exercices lents, de recherches parfois infructueuses et de moments où l’écoute prend le pas sur l’exécution. La discipline ne vise pas uniquement la précision. Elle sert à rendre le corps suffisamment disponible pour que l’interprétation ne soit pas prisonnière de l’habitude.
Au piano, chaque détail compte : l’attaque d’une touche, la durée d’une pédale, l’équilibre entre les mains et la façon dont une phrase se dirige vers son point d’arrivée. Le travail quotidien permet d’examiner ces choix sans les séparer de l’intention musicale. La technique devient alors un moyen d’exprimer une idée plutôt qu’une fin en soi.
Cette rigueur laisse aussi une place au doute. Revenir sur une page déjà connue peut révéler une autre respiration ou faire apparaître une tension nouvelle. La fidélité à une partition n’exclut donc pas la remise en question. Elle demande une écoute renouvelée, même lorsque les notes sont familières.
Une scène de répétition
Dans une salle de répétition, le piano impose d’abord sa présence par sa structure et son volume. Pourtant, le travail commence souvent dans la retenue. Une phrase est jouée, puis reprise avec une autre attaque. Un accord est maintenu afin d’observer sa disparition. Entre deux essais, le musicien reste immobile quelques secondes, comme pour mesurer ce que la pièce conserve du son.
La répétition n’est pas une simple répétition du même geste. Elle permet d’identifier ce qui résiste, ce qui demeure artificiel et ce qui peut être laissé ouvert. Un passage écrit avec précision peut accueillir une inflexion inattendue. À l’inverse, une improvisation doit parfois être réduite pour laisser apparaître une ligne plus claire.
Cette alternance entre contrôle et disponibilité résume une grande part du travail musical. Le musicien prépare les conditions de l’interprétation sans chercher à tout prévoir. Le silence entre deux essais devient ainsi un outil de décision.
L’improvisation comme écoute active
L’improvisation est parfois présentée comme une liberté immédiate, opposée à la contrainte de l’écriture. Elle demande pourtant une grande attention. Il faut entendre ce qui vient d’être joué, reconnaître les directions possibles et choisir sans disposer du temps nécessaire à une longue correction.
Au piano, une improvisation peut partir d’un rythme, d’une couleur harmonique ou d’un simple intervalle. Elle peut également naître du silence. Dans ce cas, le premier son ne cherche pas à remplir l’espace. Il le mesure. Les sons suivants s’organisent en fonction de sa résonance et de la manière dont celle-ci est perçue.
Cette pratique révèle une conception de la musique fondée sur la responsabilité de l’écoute. Improviser ne signifie pas jouer au hasard. Cela signifie accepter l’incertitude tout en restant attentif à la forme qui se construit.
Entre écriture classique et sons contemporains
Le dialogue entre musique classique et sons contemporains ne repose pas nécessairement sur une opposition. Il peut s’établir à partir de la texture, de l’espace ou du rapport au temps. Une résonance électronique, un bruit enregistré ou une sonorité préparée peuvent être considérés comme des éléments musicaux dès lors qu’ils sont intégrés à une écoute structurée.
L’écriture classique apporte des formes, des tensions et des principes de développement. Les pratiques contemporaines déplacent parfois les frontières du son et invitent à entendre autrement l’instrument. Le piano n’est plus seulement un ensemble de touches et de cordes : il devient une source de résonances, de frappes, de frottements et de silences.
Le dialogue est fécond lorsqu’il évite l’effet décoratif. Chaque son doit trouver sa nécessité dans l’ensemble. La nouveauté ne suffit pas à faire une proposition musicale. Elle prend son sens lorsqu’elle transforme véritablement l’écoute.
Transmettre une manière d’écouter
La transmission commence souvent par des indications concrètes : une posture, une respiration, une façon d’aborder une phrase. Mais elle dépasse rapidement la seule correction technique. Enseigner la musique, c’est aider l’autre à formuler ses propres questions et à comprendre que l’interprétation ne se résume pas à reproduire un modèle.
Le silence joue ici encore un rôle essentiel. Laisser un élève chercher, écouter une tentative jusqu’au bout et accepter un temps de réflexion sont des actes pédagogiques. Ils donnent à la personne qui apprend la possibilité de développer une relation autonome avec le son.
La transmission est donc un échange entre plusieurs temporalités. Le répertoire porte la mémoire de celles et ceux qui l’ont écrit et interprété, tandis que chaque nouvelle lecture le déplace légèrement. Une œuvre reste vivante lorsqu’elle peut être reçue avec respect et interrogée avec liberté.
Ce que le silence laisse entendre
Dans une époque marquée par la rapidité des échanges et la multiplication des sons, la musique peut offrir un autre rapport au temps. Elle ne supprime pas le bruit du monde, mais elle apprend à distinguer, à attendre et à entendre les détails. Le silence des montagnes devient alors moins un lieu qu’une attitude intérieure.
Pour le pianiste et compositeur, cette attitude nourrit à la fois l’écriture, l’improvisation et la transmission. Elle rappelle qu’une note n’existe jamais seule. Elle dépend de l’espace qui l’accueille, du silence qui la précède et de l’écoute qui lui donne une forme.